Sujet: [BG] Epilogue Jeu 6 Oct - 11:45 | |
| Sa courte vie fut parsemée d’envolés spectaculaires dans un monde que peu connaissent et qu’encore moins côtoient. Me mettant dans la confidence de ses échappées embrumées --me plaçant même comme un témoin privilégié--, Kyo m’offrit le récit d’une âme perdue et mélancolique ; quand bien même j’étais présent, quand bien même les habitants du village étaient visibles, cet enfant voyageait en dehors de tout chemin, esseulé.
Lorsqu’il se retrouvait chez lui, le soir tard, perdu dans un ennui et une nostalgie profonde, Kyo alignait ses différents tabacs. Se plaçant alors au rang de simple client, il pianotait au dessus des sacs le prélude d’un air bien familier. Dans une approche systémique, il choisissait souvent la même bague à tabac. Quelques instants plus tard, il s’effondrait sur son lit, la pupille attentive à chaque soubresaut de la pièce, le cœur tapant d’un rythme effréné à la porte de l’imagination ; jusqu’au jour où elle s’ouvrit pour la dernière fois. Kyo ne pouvait y réchapper --il le savait--, pourtant il ne bascula pas immédiatement de l’autre côté, volant jusqu’à sa fenêtre il vit le monde tel qu’il était. Stationnaire et immuable.
Tous pouvaient agir, tous pouvaient bouger, certains osaient. Oui. Mais leurs efforts se voyaient trop vite balayés par l’inertie des innombrables apathiques. Ce monde ne lui correspondait plus, il n’y trouvait ni amusement ni récréation. À quoi bon rester ? Pour cet enfant qui court en rigolant ? Pour cet autre qui le pourchasse le point levé ? Ces jeux ne le concernaient plus, la jouissance qu’il éprouvait autrefois à se prélasser dans ces rues s’était envolée, comme la fumée de sa kiseru. Au fond, tout n’était qu’une simple volute, éphémère.
Il dirait surement que c’est son manque de courage qui lui fait baisser les bras. Mais je l’ai connu et puis assurer qu’il n’en manquait pas. Non. Il tournait simplement son regard vers un avenir différent, « chacun sa route, chacun son chemin » comme l’ivrogne du coin se plaisait à chanter. Le sien de chemin ? Eh bien je dirais qu’il ne recoupe plus du tout avec ce village, il s’en éloigne, il s’envole au loin, par-delà cet univers. Là où il se sentira actif, même si ce doit être dans le yomi ; cela sera toujours plus qu’ici, après tout.
Un nouveau cri en contrebas lui rappela que tout n’était pas perdu, il y a et restera des personnes aptes à l’abnégation. Mieux que cela, c’est l’idée elle-même de dévouement qui est immortelle. Au plus profond de lui, Kyo sentait qu’aucune crise ne pourrait troubler ce fondement. Les idées s’immiscent et s’ancrent dans les esprits, quelque soit la personne, quelques soit l’époque. Longtemps avant lui, des habitants œuvraient déjà pour ce village, longtemps après lui, d’autres agiront également. Et puis au fond, qu’a-t-il réellement fait, lui, simple métis de quinze ans, sinon retrouvé son père… me retrouvé. Je sais qu’à cette question il répondra à coup sûr « j’y étais » en haussant les épaules, sous entendant « j’ai participé, à toi maintenant ».
Une nouvelle bouffée de sa kiseru et il s’effondrait sur son lit, la pupille inattentive, le cœur ne battant plus aucun rythme mais l’esprit grand ouvert, son imaginaire se déversant dans un vase sans fond ni bord. Sa courte vie se conclut par une dernière envolée spectaculaire que personne ne pourrait jamais connaître.
Toi qui lira ce petit livre balayant trois générations, l’Hikkei(1) n’est qu’une idée, celle d’un vieux vendeur d’alcool, celle qu’il partagea à un ivrogne notoire et que lui-même dispensa à son fils. S’il y a bien une chose à retenir de cet ouvrage et que Kyo avait parfaitement saisie, c’est qu’une personne ne peut écrire l’Histoire à elle seule, pour cela il faut ajouter toutes les histoires, petites, grandes, épiques, banales, qu’importe tant que cela raconte quelque chose... . Alors comme il disait : « j’ai participé, à toi maintenant ! »
(1) Lit. Mémento, livre sur le passé de Papy Saké, qu’il offrit à Otoko’. |
|  |