Une mission de rang A. Voilà qui changeait radicalement de l'ordinaire auquel Kaneko avait été habitué. Les temps avaient décidément changé depuis l'époque de l'occupation, et le
nekonin n'y avait pas échappé. Le jeune homme dépravé qu'on montrait d'un doigt dédaigneux, Kaneko l'incapable, l'éternelle gueule de bois, faisait peu à peu partie de l'histoire ancienne. C'était une sensation étrange... Non seulement il avait pris la décision d'arrêter les excès d'alcool depuis cet incident dans l'entrepôt, qui l'avait forcé à tuer des innocents, mais en plus il avait découvert une autre forme de reconnaissance. Les
"regardez, c'est Kaneko qui titube encore" avaient laissé place aux
"il parait que Kaneko a été promu chef d'équipe". C'était nouveau. On lui souriait toujours autant qu'avant - il s'était toujours montré sympathique envers ses covillageois - mais la nature de ces sourires avait changé : on y percevait plus de déférence, plus d'admiration. Les rumeurs allaient bon train, et le voisinage du
nekonin était au courant de ses récents succès. Dans son quartier, on était même fier qu'un gamin du voisinage réussisse sa carrière. Surtout quand on l'avait si souvent ramassé dans le caniveau. Tout ça pour dire que désormais, on faisait confiance à Kaneko Hige.
Mais cette fois, il aurait bien coupé court aux nouvelles obligations que sa récente fiabilité lui imposait. La faute en incombait principalement au bout de papier plié en quatre qu'il avait fourré dans sa poche. Une fois chez lui, il le brûlerait. Sûrement. Probablement. Peut-être... Quand même, un assassinat, comme ça, de sang froid. Noooon... Pas possible, 'Toto ne pouvait pas avoir donné un ordre pareil. Il avait interdit toutes représailles envers les anciens occupants Akajins, alors qu'il avait combattu dans la résistance et avait été témoin direct des horreurs qu'avaient pu commettre leurs ennemis. Il donnait l'image d'un homme bon. Un "gentil", dictait le subconscient de Kaneko. Le
shinobi s'arrêta brusquement dans sa réflexion et au milieu de la rue. Il extirpa l'ordre de mission de sa poche et le relut. Il repensait à son entrevue avec le Tsuchikage, là où il avait pris ses ordres quelques minutes auparavant.
Arrête d'être stupide, mec, tu sais bien que le monde n'est pas séparé entre les gentils d'un côté et les méchants de l'autre. Si le Tsuchikage ordonnait un assassinat, cela voulait dire qu'il avait sûrement envisagé toutes les autres solutions, n'est-ce pas. Ça ne voulait pas dire qu'il était devenu un salaud du jour au lendemain, il avait certainement réfléchi à la meilleure solution pour le bien d'Iwa. Et il fallait bien admettre que le village avait besoin de liquidités depuis la libération. On ne se relevait pas d'une si longue guerre comme ça.
A mesure qu'il réfléchissait, Kaneko commençait à comprendre les raisons qui imposaient l'assassinat du
taishou de la Griffe Rouge. Un type qui refuse de payer ses taxes- alors que tous ses concurrents le font sans sourciller - et qui plonge les habitants du village dans la débauche et les livre en pâture au démon du jeu. Un type qui faisait du bénéfice sur le dos des Iwajins, sans en payer la contrepartie, un vulgaire squatteur, un parasite.
Arrivé chez lui, Kaneko referma la porte et apprécia le silence. Ses fenêtres étaient bien isolées, alors le bruit de la rue ne parvenait pas jusqu'à ses oreilles. Il s'assit sur une chaise devant son bureau, et entama de rouler un joint. Prélevant sa verdure hallucinogène dans une petite boîte rangée derrière un recoin du meuble, il pensa à sa propre situation. Il ne voulait que la paix. Qu'on la lui foute, la paix, plus précisément. Ici, dans son appartement, il entendait ne se voir imposée aucune entrave aux divers plaisirs qu'il pouvait y prendre : boire jusqu'à en oublier ce qu'il cherchait à oublier, fumer des trucs pas très clairs pour se détendre, profiter de n'importe quelle femme du moment que celle-ci en avait envie, ou tout simplement glander de la manière la plus improductive qui soit. Et il n'avait de compte à rendre à personne, il entendait jouir librement de cet endroit qu'Iwagakure avait aménagé, et qu'il occupait, de la même manière que ce
taishou entendait jouir librement de l'établissement qu'on avait laissé à sa disposition. La différence, c'était que lui il payait sa dette envers le village en se mettant au service d'Iwa et de ses habitants. On lui procurait la paix, et en échange il travaillait pour préserver cette paix. C'était on ne peut plus juste, n'est-ce pas ? Finalement Kaneko conclut qu'il ne lui servait à rien de réfléchir autant : il devait accomplir les missions qu'on lui confiait s'il voulait continuer de payer son loyer.
La Griffe Rouge, donc. Il situait aisément l'endroit. Chan-chan en était rentré un matin, en larmes parce qu'on lui avait pompé toutes ses économies. Une fois là-bas, on était comme possédé, la frénésie du jeu, le goût du risque poussait les hommes à littérallement vendre leur âme. Et ça allait encore pour Chan-chan qui n'avait pas de famille à nourrir, lui...
L'opération allait avoir lieu au petit matin, au moment où l'endroit fermerait ses portes, ce qui signifiait une attention décrue de la part du personnel de surveillance. La nuit se serait passée sans aucun incident, et chacun allait s'apprêter à goûter un repos bien mérité. Si ça se trouve ils allaient boire quelques verres pour se détendre... Il avait toutes les chances pour ne pas se faire repérer.
Comme la journée touchait à sa fin pour laisser place à la nuit, Kaneko dormit un peu. Quand il se réveilla, son réveil indiquait 4:03. Il avait prévu d'apparaitre - ou plutôt de ne pas apparaitre - à la Griffe Rouge sur les coups de 5h00, au moment de la fermeture. Il se leva sans trop d'efforts, la tête pleine des situations que ses phases de sommeil léger lui avaient permis d'envisager. Pas de plan, pas de stratégie bien définies, juste son instinct et sa discrétion naturelle. Il saisit sa veste rouge et lâcha à son attention la seule parole qu'il prononcerait avant plusieurs longues heures.
-"Crois bien que ça me fend le coeur, mais ça n'est pas une mission pour toi..."Il la reposa sur le dossier de la chaise de son bureau, puis ouvrit son armoire et en resortit des vêtements noirs qu'il enfila aussitôt. Vêtu ainsi de la tête au pied, un masque lui recouvrant le bas du visage, il s'équipa de
shuriken, d'un
kunai, d'un pinceau et de quelques fumigènes au cas où la situation dégénérerait, puis sortit de son appartement et entama sa course sur les toits d'Iwa. Sa silhouette se fondait dans la nuit, et son pas se faisait silencieux. Il atteignit l'établissement de jeu en quelques minutes seulement ; Iwa n'était pas grand quand on y avait grandi et qu'on en connaissait tous les recoins.
Les vigiles discutaient tranquillement en s'en grillant une. Comme prévu, ils ne faisaient guère attention à ce qui se passait autour d'eux, certains qu'à cette heure tardive où le jour se levait péniblement et où les derniers clients avaient été mis dehors plus ou moins énergiquement, plus rien ne se passerait. Ils étaient très loin de l'image du vigile aux aguets que l'imagerie collective véhiculait. Bref, à cet instant, ils venaient de cesser d'être des vigiles. D'un bond Kaneko franchit la rue, et aucun trouble ne signala qu'on avait remarqué sa présence. Il entra par une fenêtre du premier étage et disparut dans l'enchevêtrement des poutres qui faisait du plafond la cachette parfaite. Des gens circulaient, des hôtesses en kimono sexy, des hommes d'armes à la mine patibulaire... Planqué dans le faux-plafond, Kaneko usait de toute sa souplesse et de sa discrétion féline pour éviter d'éveiller le moindre soupçon. Rampant la tête à l'envers, il procéda plus avant dans les couloirs...
*** *** ***
"Taishou"Le mot était inscrit sur un panneau de bois au-dessus d'une double-porte. Aucun doute, il s'agissait du bureau du responsable de l'endroit (Kaneko Hige, le roi de la déduction !). La porte s'ouvrit et une servante en sortit, le bras chargé d'un plateau vide, et gagna un escalier qui menait au rez-de-chaussée. La porte était restée ouverte, et on entendait deux hommes discuter. L'une des deux voix reflétait un homme gras, imbu de lui-même, elle se vantait des bénéfices mirobolants qu'il avait perçu en l'espace d'une nuit. La deuxième voix ne faisait qu'acquiescer poliment après les dires de celui qui devait être son patron. Il parlait peu, mais d'une voix tranchante : ce devait être un guerrier. Kaneko jeta un oeil au-dessous de l'encadrement de la porte. Il vit les deux individus, l'un gras et se baffrant d'alcool et de viande, l'autre assis en tailleur et sirotant sa coupelle de saké. Il portait un sabre, ce qui indiquait qu'il avait à faire à un
samurai. Deux femmes se prélassaient autour du gros type : c'était impressionnant ce qu'on pouvait obtenir avec de l'argent.
Le nekonin évalua la situation et tendit l'oreille. En bas, les autres employés s'apprêtaient à quitter leur travail. Parfait, il serait tranquille pour intervenir. Il sortit trois
shuriken de la sacoche accrochée à sa cuisse, et dégaina son
kunai. Le type au sabre était à neutraliser en premier, puis les femmes pour les empêcher de crier. L'intervalle d'action était d'une poignée de secondes seulement, et une petite poignée, tant qu'à faire. Kaneko ferma les yeux un court instant, le temps de redoubler de concentration. Puis il se lança. Non ! avant ça, il plaça trois autres
shuriken dans son autre main. Puis là, il se lança.
Le
samurai se rendit compte aussitôt de la présence du ninja. Il parvint à dégainer son sabre, et se montra assez habile pour contrer deux des projectiles qui fusaient vers lui, mais le dernier l'atteignit au niveau de l'estomac. Kaneko sauta au sol et lança sans hésitation, mais la mort dans l'âme, un
shuriken dans le front de chacune des femmes qui entouraient le
taishou. Elles n'eurent pas le temps de crier. Le
nekonin esquiva un coup de taille de l'homme d'arme en sautant aisément par-dessus et, arrivé au zénith de sa trajectoire, il planta violemment son
kunai jusqu'à la garde dans le sommet du crâne de son agresseur. Aussitôt atterri, il se jeta sur le gros homme trop occupé à avaler l'énorme morceau de poulet qu'il venait d'engloutir pour pouvoir appeler à l'aide.
A genoux sur ce ventre énorme, Kaneko plongeait ses yeux dans ceux de sa victime imminente. Comme à chaque fois qu'il tuait, il était emporté par l'adrénaline, et le prédateur félin qui l'habitait avait repris le dessus. Il sourit d'excitation sous son masque. La peur se lisait dans les yeux du taishou de la Griffe Rouge.
-"Je parie que tu te demandes pourquoi un assassin vient mettre fin à ses jours, hein ?" chuchota Kaneko au visage du gros type répugnant.
"Rassure-toi, je m'assurerai que ton successeur le sache."Il saisit un autre
kunai accroché à son mollet, et toujours en fixant le regard effrayé du type, il lui trancha la gorge.
Kaneko se releva et contempla la scène macabre qu'il avait créée. Les deux femmes étaient mortes sur le coup, et même si elles n'avaient pas eu le temps de souffrir, c'était cette action que le ninja, grand amateur des charmes féminins, regretterait le plus. Il avait déjà tué une
kunoichi une fois, mais c'était la première fois qu'il tuait deux pauvres filles sans défense. Le samurai n'avait fait que son boulot, c'était sûrement un pauvre type comme lui. Un jour Kaneko se verrait à sa place, alors qu'il ferait son job, et un autre ninja qui ferait son job mettrait fin à ses jours. Ce serait pas de chance, et le pauvre homme d'armes était bien malchanceux. Seule la mort du
taishou de la Griffe Rouge était méritée, quand on y pensait.
Mais le temps n'était plus aux réflexions, il devait encore agir avant que quelq'un passe et découvre ce qui s'était passé. S'armant de son pinceau, Kaneko le plongea dans le sang frais de sa cible, et s'en servit pour écrire sur le mur derrière :
| Citation: |
Vos dettes envers Iwa ne peuvent rester impayées ! |
Une fois cette dernière tâche effectuée, il s'enfuit par la fenêtre et disparut à travers les toits d'Iwa...
*** *** ***
Quelques heures plus tard, l'agitation était à son comble autour de la Griffe Rouge. Le bruit courait que le taishou de l'établissement avait été atrocement assassiné, et que le meurtrier avait laissé un message indiquant que les autorités d'Iwa avaient elles-mêmes commandité cette exécution. Les quelques employés encore sur place se demandaient ce qu'ils allaient devenir maintenant qu'ils n'avaient plus de patron pour assurer leur salaire. A part ça, ils ne semblaient pas le regretter plus que ça. Un jeune homme pleurait dans son coin ; personne ne le saurait jamais, mais il s'était pris d'affection pour l'une des deux jeunes femmes retrouvées près du corps du taishou.
Dans les jours qui suivirent, l'affaire fit grand bruit : on s'étonnait que le Tsuchikage eut pris des mesures aussi radicales, et l'incompréhension régnait parmi la population qui avait été habituée à plus de magnanimité de la part d'Otoko'. Finalement l'opinion publique s'accorda à considérer le taishou - dont le nom importait peu - pour ce qu'il était : un sale profiteur, peu soucieux du bien des clients qui l'avaient engraissé, un salaud doublé d'un porc que personne ne regretterait. Et on en resta là.